Un projet littéraire hors norme

« Le 22 novembre 1992, entre une heure et quart et une heure trente du matin, je marchais sur l’avenue principale de Berlin Ouest, le Kurfürstendamm, en direction d’un appartement de la Pfalzburger Straße. Je regardais la dense circulation qui encombrait la route, observais la solitude qui régnait derrière les vitrines en verre des magasins de luxe, contemplais le regard distrait des passants qui marchaient dans ma direction, et c’est là que, soudain, j’ai été assailli par la peur.

C’était l’un de ces moments dont on a coutume de dire qu’ils n’ont duré qu’une seconde, mais cette fois-là c’était pourtant la vérité : une frayeur d’un instant, pas plus, arrivée et repartie sans la moindre explication, ne laissant rien derrière elle hormis une ombre, et au creux de cette ombre enveloppée dans la lueur nocturne du Kurfürstendamm, une vision inattendue, violente, bouleversante : celle de quelques passants engagés dans une fuite en avant, dans un abattement intemporel, tout en faisant l’inventaire de ce dont il leur faudrait se séparer.

Le livre dont j’ai commencé l’écriture en 1992 repose sur cette même vision, et tandis que j’y travaillais, le sentiment que le nombre de ceux qui comprendraient la portée d’une telle vision irait en s’amenuisant m’a poussé, dès 1996, à entrer en contact avec eux. J’écrivais des messages depuis deux ans et les fis publier dans divers magazines littéraires, segmentés en phrases isolées. En 1998, j’envoyai une sorte de dernier message sous la forme d’une lettre intitulée Megjött Ézsaiás/La Venue d’Isaïe, dans laquelle le futur héros décrivait les racines, l’origine et l’esprit du roman dont la publication était annoncée pour l’année suivante.

Le roman lui-même fut finalement publié en 1999, mais plutôt que de l’achever à la dernière page, j’ai choisi d’en situer le dénouement dans la réalité. Pour être exact, le livre n’aurait pu supporter d’être la fin de quoi que ce soit ; la véritable fin, ai-je donc décidé, devrait dès lors pénétrer la réalité et y être enfin accomplie. Et elle le fut, de la manière suivante : dans le dernier chapitre, le héros demande à ce que l’essence de sa vie soit résumée en une phrase et gravée sur une plaque commémorative, puis placée sur le mur d’un musée suisse à proximité d’une statue de Mario Merz. C’est là, selon les dernières volontés du héros, que le roman s’achève. Et c’est là que commence la réalité, puisque les personnages, issus du roman, – Marie, la femme du train, et son mari ; un directeur de musée et son épouse ; et M. Kalotaszegi, le gardien de salle – décident que cette dernière volonté du héros, si elle ne peut être accomplie dans le strict carcan de la fiction, doit au moins l’être dans le tissu, plus malléable, de la réalité. Ils font donc faire cette plaque commémorative, invitent Imre Bukta, un artiste hongrois, à s’acquitter de la tâche et lui demandent de graver cette dernière phrase sur la plaque, qu’ils fixent ensuite sur le mur du musée en question, et, réunis en cet endroit le 27 juin 1999 à 11 heures du matin, la dévoilent enfin. La réalité de la cérémonie, la plaque fixée sur le mur du musée pour l’éternité, le héros et la dernière phrase du roman inscrite sur la plaque : Háború és háború/Guerre et Guerre se termine ici, et se joue, à partir de là, sur d’autres médiums, permettant ainsi de tenir la promesse faite à ses lecteurs solitaires, fatigués, sensibles, et de poursuivre le dialogue. Du moins l’auteur en nourrit-il l’espoir. »

László Krasznahorkai

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5 Responses to Un projet littéraire hors norme

  1. W. dit :

    Je viens de le finir… Dois-je vraiment aller en Suisse pour la fin ? En attendant, je dois me procurer « La venue d’Isaïe » pour le remettre à sa place et réfléchir à mon voyage à Schaffausen. Korim m’attend peut être…

  2. Gilbert . dit :

    De la littérature hongroise je connaissais Épépé, et voici Guerre & Guerre. Ces deux romans m’enchantent également, tout comme me fascine la coïncidence de leurs titres remarquable seulement en français.

  3. Catherine dit :

    Juste une question : la magnifique photo de couverture ? Reprise hypnotiquement de page en page avant que le roman ne commence, que montre-t-elle exactement : il y a les crédits usuels pour le photographe ou concepteur d’image, mais je ne parviens pas à trouver le lieu — Cologne ?

  4. Catherine dit :

    J’ai fini la lecture de Guerre & Guerre hier. Pas aussi extraordinairement impressionnant que La mélancolie de la résistance (ou en une légèrement moindre mesure Le tango de Satan) qui restent dans ma mémoire comme de véritables « chocs » littéraires — auxquels j’associe désormais la Hongrie dans mon imaginaire littéraire : une place que tenait assez exclusivement Epépé jusque là, place qui se tient quand je vais en Hongrie ou que j’entends parler hongrois (ou que j’ai tenté de me faire comprendre de certains Hongrois, par exemple des employés du métro de Budapest, essentiellement à l’aide de dessins). Pas aussi extraordinairement impressionnant peut-être mais intrigant et stimulant et plaisant.

    Ce qui m’amène à une question qui me semble importante sans que le roman l’aborde de front. J’ai lu Guerre & Guerre en traduction française, avec ses quelques « fragments » d’anglais et j’imagine que les mêmes fragments d’anglais ponctuent le texte hongrois (mais qu’ils sont moins sensibles bien sûr dans une version anglaise) et, parce que c’était une traduction mais aussi parce qu’il s’agit d’un texte hongrois, langue tout à fait particulière etc., j’ai eu sans cesse en tête pendant que je lisait la question de la langue : tout ce texte que Korim saisit sur sa page web, et que nous ne lisons pas — nous en avons un résumé, un récit, les impressions de ceux qui l’ont lu et qui semblent ne jamais avoir rien lu d’aussi beau — en quelle langue est-il écrit ? La langue d’un fou, nous est-il dit, mais ce fou, en quoi écrit-il ? En hongrois, du XXe siècle ? En hongrois avec des « fragments » de babylonien, de grec, de latin, d’espagnol, d’espagnol ancien, de portugais, de portugais ancien — et j’en oublie ? Que lit Korim ? Quelle langue écrivait l’auteur anonyme et sans doute fou ? Et quelle(s) langue(s) parlaient les quatre anges ?
    Et quoi que lise Korim — et je suppose qu’il ne lit que le hongrois — il me semble que le paradoxe fondamental du texte est qu’il vient à New York, la ville-monde, la ville-Babel où se parlent toutes les langues(en tout cas un grand nombre), qu’il y vient pour sauvegarder ce texte mystérieux de la façon à la fois la plus moderne et la plus définitive (AltaVista a disparu mais on peut imaginer que la page web a survécu) dans l’une des langues les plus hermétiques et solitaires de Babel, l’une de celles qui trouvera le moins de lecteurs.

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