Guerre & Guerre, László Krasznahorkai, Babel, 2015. (édition poche)

Cher lecteur

Je comprends que tu aies envie de voir de tes propres yeux la dernière phrase de György Korim.

Jusqu’ici, il suffisait de suivre les indications figurant sur le rabat de la couverture de Guerre & Guerre.

Désormais tu devras te rendre à Bâle si tu veux savoir ce que Korim a fait graver sur la plaque, car cette plaque, ainsi que l’igloo créé par Mario Mertz et où Korim aurait souhaité finir sa vie, se trouvent maintenant au Raussmüller de Bâle.

Si tu souhaites pousser l’aventure un peu plus loin, et voir l’endroit où la trajectoire de Korim, au-delà de la dernière page du roman, s’est arrêtée dans la réalité, alors, avant d’aller, ou après être allé à Bâle, suis les instructions de Guerre & Guerre et rends-toi aux anciennes « Hallen für neue Kunst » de Schaffhausen. À gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque. Et l’endroit où Korim a mis fin à ses jours.

Bon voyage !

László Krasznahorkai.

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Mario Merz à Gyula, souvenirs. Guerre et Guerre – Mai 1999.

L’un des premiers lecteurs de l’édition allemande de Guerre et Guerre fut, en toute logique – puisqu’il joue un rôle clé dans la scène finale de l’histoire du héros du livre – le célèbre artiste d’Arte Povera, Mario Merz, qui, en lisant le livre, en particulier le huitième chapitre, où il était impliqué, fut, selon des sources émanant de Schaffhausen, si ulcéré qu’il se rendit sur les lieux, le Musée d’Art contemporain de Schaffhausen (Hallen für die Neue Kunst) où l’un de ses igloos était exposé, et là, força la porte d’Urs Raussmüller, puis, jambes écartées, hurla à l’adresse du directeur, pour le moins étonné :

 – Pourquoi lui avoir interdit d’entrer ?

Le directeur écarquilla les yeux.

– Ah, bonjour, mon cher Mario. Que se passe-t-il ? Qu’est-il arrivé ?

– Je te demande pourquoi vous ne l’avez pas autorisé à entrer.

Le directeur se leva et écarta les bras.

– Qui ? Entrer où ?

Merz, dont le regard était celui d’un taureau prêt à charger, hurla à nouveau :

– Je te repose la question : pourquoi lui avoir interdit d’entrer ?

Urs Raussmüller, déconcerté, s’avança vers lui.

– Mais enfin, mon cher Mario, de quoi parles-tu ? Et de qui ? Entrer où ?

– Dans mon igloo ! Il est exposé ici, mais c’est mon igloo ! Ne l’oublie pas ! Et vous avez chassé ce pauvre type !!! La seule chose qu’il voulait, c’était qu’on le laisse entrer dans l’igloo pour quelques minutes ! Dans mon igloo ! C’était sa dernière volonté !!! Tu es responsable ! C’est toi le directeur !

Le directeur ne comprenait rien.

– En effet, je suis le directeur. Mais je ne suis au courant de rien. Je t’en prie, calme-toi !

Loin de se calmer, Mario Merz s’énerva encore davantage et continua de hurler sur place.

– Tu es le directeur et tu n’es au courant de rien ?! Tu ne sais pas qu’il ne demandait que quelques minutes, et que ton nigaud de veilleur de nuit l’a chassé ! Cinq petites minutes ! Dans ton musée ! Dans mon igloo ! Sa dernière volonté !

Un éclair traversa alors l’esprit d’Urs Raussmüller.

– Dis-moi, Mario, tu n’es pas en train de parler de ce roman, tout de même ?!

– Je ne suis pas en train de « parler de ce roman » ! Je te demande pourquoi vous ne l’avez pas laissé entrer !

Le directeur s’efforça de garder son calme.

– Mon cher Mario, il doit y avoir un malentendu. Tu es en train de parler du héros de ce roman intitulé Guerre et Guerre, c’est bien cela ? De ce personnage qui, dans le livre, était venu à Schaffhausen, et à minuit, avait frappé à la porte du musée car il souhaitait, en effet, passer quelques minutes à l’intérieur de ton igloo, je m’en souviens très bien, évidemment. Mais où est le problème ?

Merz était au bord de l’explosion. Il haussa encore le ton.

– Le problème c’est que vous ne l’avez pas laissé entrer ! Et j’aimerais bien savoir pourquoi. C’est mon igloo, et ce pauvre type ne réclamait que quelques minutes.

Raussmüller sembla enfin tout comprendre. Il sourit d’un air rassuré.

– Mais enfin Mario, au cas où tu ne serais pas au courant, ce personnage, ce Korim, n’existe pas !

Merz cria alors à tue-tête :

– Je ne t’ai pas demandé si ce personnage existait !!! Mais pourquoi vous ne l’avez pas laissé entrer ?

Le directeur fit quelques pas en direction de son visiteur furibond.

– Mario, écoute-moi, ce György Korim n’existe pas, c’est le héros d’un roman. C’est un personnage inventé par un écrivain. Ce Korim, comment dire, est le produit de l’imaginaire d’un écrivain ! Tu saisis ? Il n’existe pas !

Une lueur de menace traversa le regard de Merz.

– Je me fiche de savoir qui l’a inventé ! Je me fiche de savoir s’il existe ou pas ! La seule chose qui m’importe et que je te demande pour la énième fois est : pourquoi ne l’avez-vous pas laissé entrer ?

Raussmüller s’approcha de Merz et voulut poser sa main sur son épaule, mais celui-ci se détourna, puis se retourna vers le directeur pour lui jeter en plein visage :

– Moi, je t’ai confié mon igloo, et voilà que quelqu’un, ce pauvre type, arrive et demande à passer les derniers instants de sa vie dans l’igloo, et vous, vous ne trouvez rien de mieux à faire que de lui interdire d’entrer !!! C’est bien cela ? C’est bien ce qui s’est passé ?!

Le directeur, cette fois, perdit patience.

– Écoute ! Arrête de me hurler dessus ! Est-ce que tu vas finir par comprendre qu’il s’agit d’un roman, d’un personnage ?! Ce Korim n’existe pas, c’est le héros d’un roman ! Tout cela est de la fiction ! Il n’a jamais été question de le laisser entrer, il ne s’est rien passé, il n’y a jamais eu de Korim ! Ça y est, tu piges ? Tu es soûl ou quoi ?

Merz lui lança un regard assassin.

– Concernant ta dernière question, la réponse est oui. Complètement. Mais je ne me suis pas déplacé jusqu’ici pour parler de ça avec toi. Mais pour te demander pourquoi vous ne l’avez pas laissé entrer !

Cette violente altercation dura encore longtemps. Urs Rassmüller demanda à sa femme, Christel, de venir dans son bureau, et tous deux réunirent leurs forces pour tenter de calmer Merz : oui, bien sûr, ils comprenaient très bien… en vain, impossible de lui faire entendre raison. Ils appelèrent alors l’éditeur du roman, Egon Ammann, à Zürich, et lui demandèrent de confirmer que la personne, que visiblement Mario Merz croyait réelle, était fictive, comme toute son histoire à Schaffhausen. Egon Ammann confirma, mais Merz ne voulut rien savoir. Finalement, la femme du directeur eut une idée salvatrice.

– Mario, mon ami, nous comprenons très bien ton émotion, mais nous ne pouvons plus revenir sur ce qui s’est passé, enfin… ce qui ne s’est pas passé. Mais si l’histoire de ce György Korim est si importante pour toi, si son sort te tient à cœur à ce point, pourquoi est-ce que tu ne lui construirais pas un igloo, un igloo en sa mémoire ? S’il n’a pas pu le faire de son vivant, ce pauvre homme pourrait au moins dans la mort reposer dans un igloo, un igloo créé personnellement pour lui, et par celui qu’il tenait pour un immense artiste : Mario Merz !

Il y eut un moment de silence. Merz semblait surpris.

– Un igloo ?

– Un igloo.

Merz, un peu gêné, cligna des yeux.

– À condition de l’installer dans la petite ville.

Le directeur, une nouvelle fois, ne comprit pas.

– Où ? Dans quelle petite ville ?

Son épouse, en revanche, saisit très vite.

– Mais si, tu sais ! La petite ville où Korim vivait avant de partir pour le centre du monde. Et où il a sans doute été ramené.

Raussmüller ne voyait toujours pas. Contrairement à Merz.

– Bien sûr !

Christel Raussmüller sourit affectueusement à Merz.

– Mario, c’est génial ! Tu serais vraiment prêt à construire un igloo pour Korim ? Et à l’installer dans cette petite ville ? Ce serait fantastique. Nous serons avec toi. Nous tous.

Cette fois, le directeur comprit.

– Ce n’est pas une mauvaise idée, Christie. Mario, si tu le fais, je te soutiendrai ! Et on convaincra Ammann ! Pour qu’il nous accompagne ! Et puis László, l’écrivain ! Cette idée me plaît de plus en plus.

Merz prit un air chagrin, histoire de ne pas montrer tout de suite sa satisfaction, et accepta la chaise que lui proposait Christel. Enfin assis !

Et aussitôt commencèrent les discussions. Un igloo comment ? De quelle taille ? Où se trouve cette petite ville ? Comment s’y rendre ? Quand viendra cet Amman de Zürich ? Où vit cet écrivain ? Qui va piloter le projet ? Oh là là ! gémit Mario, c’est très compliqué, très compliqué, il ne savait pas vraiment si…

En mai 1999, Mario Merz, accompagné de Marisa Merz, son épouse, d’Urs et de Christel Raussmüller, le directeur du musée et sa femme dans la fiction comme dans la réalité, de la fictive Marie, alias Marie-Luise Flammersfeld, et de son mari, et enfin d’Egon Ammann, l’éditeur du roman, prirent, à Zürich, un avion de la MALEV, et atterrirent à Budapest, où l’auteur du roman, László Krasznahorkai, les accueillit et les accompagna dans un luxueux hôtel en plein centre-ville ; le lendemain, tous montaient à bord d’un minibus loué pour l’occasion, et se rendaient dans cette petite ville située au fin fond de la Hongrie, ce trou situé près de la frontière roumaine : Gyula.

Mario Merz semblait effrayé. Effrayé, en sortant de l’avion, effrayé, quand le taxi les conduisit à l’hôtel à Budapest. Il rouspétait, jurait, lançait des attaques hystériques contre tout ce qu’il croisait. En dehors de son épouse, Marisa Merz – une femme deux fois plus petite que son mari qui portait de longs cheveux blonds soyeux et épais, avait des yeux de biche, et souriait d’un air mutin – , personne ne comprenait son comportement. Puisqu’il tenait tant à venir ici, pourquoi un tel agacement ? Merz trouvait à redire à tout. L’équipement de l’hôtel cinq étoiles ne lui convenait pas puisque la chambre ne disposait pas de « bouton d’appel d’urgence », le lit était trop large, la vue depuis la fenêtre n’offrait pas de vision stratégique de TOUT Budapest, la qualité des routes n’était pas bonne, le minibus n’était pas confortable. En fait, ce que tout le monde ignorait, c’est qu’il souffrait de douleurs permanentes, d’où son irritabilité, c’est du moins ce qu’expliqua (bien plus tard, soit plusieurs semaines après les faits) Marisa Merz, son épouse, qui était alors la star de l’Arte Povera mais occupait également dans le civil, avec ses yeux de biche et ses épais cheveux blonds soyeux qui lui tombaient en bas des reins, le rang de vice-présidente de l’Union Internationale des Sorcières.

 Il avait été décidé que Merz ferait le tour de la ville, afin de trouver l’endroit idoine pour y installer son nouvel igloo. Il ouvrait la marche, avec à ses côtés l’écrivain, consigné au rôle de guide, et derrière lui tous les autres membres de la troupe. Il fallait un endroit – toutes les personnes présentes le savaient – où « manquait » un igloo. Merz avait, tout au long de sa vie, construit uniquement des igloos, qu’il avait installés uniquement dans des lieux qui pouvaient trouver un sens grâce à eux.

Ils sillonnèrent les rues, et Merz, bien entendu, à chaque proposition soumise, faisait la moue et indiquait que c’était n’importe quoi, comment pouvait-on proposer un tel endroit, quoi ?! Ici ?!! Il pesta contre tout, les rues, les places, les jardins publics, les immeubles, et, plus encore, contre les membres de la troupe qui, à l’exception de l’écrivain, commençaient à être franchement agacés par le comportement hystérique de l’illustre artiste et avaient de plus en plus de mal à digérer ses brimades continuelles.

L’écrivain, lui, trottinait, intimidé, à côté de l’illustre artiste. Il essayait de comprendre, en vain, ce qui se passait. Il avait bien remarqué que Merz était insupportable, et qu’il déchargeait, pour une raison inconnue, toute son agressivité sur les membres de la troupe, qu’il écrasait de toute sa hauteur de géant, mais il avait beau être extérieur à tout cela, il n’y comprenait rien. Il n’avait pas le sentiment que Merz avait peur, mais qu’il doutait terriblement. Il avait noté par exemple que lorsqu’on voulait lui montrer un bâtiment et que tous s’apprêtaient à entrer, Merz, au lieu de les suivre, restait dehors et faisait les cent pas devant l’immeuble jusqu’au moment où lui, l’écrivain, entrait, après quoi il marchait dans ses pas. C’était comme s’il était le seul à qui Merz faisait confiance. S’il entrait quelque part, Merz consentait à le suivre. La même chose se produisait au restaurant, où Merz attendait que l’écrivain passe sa commande pour demander et manger la même chose que lui. L’écrivain avait découvert cela, mais ne savait que faire de cette découverte.

Arriva le deuxième jour : quelqu’un vint leur annoncer que le maire – ayant appris la présence d’un artiste de renommée internationale dans sa ville – souhaitait organiser un dîner en l’honneur de l’illustre artiste.

Ah non ! Pitié ! s’écrièrent en chœur tous les membres de la compagnie, avant de se disperser aux quatre coins de l’horizon pour ne pas exploser.

Il fut bien entendu impossible d’échapper au dîner. Merz jubilait, persuadé que, si jusqu’ici cela n’avait pas eu lieu, les membres de la troupe allaient – sans doute au cours du dîner – se rebeller contre ses humiliations.

Tel fut le cas. Dans la salle du restaurant provincial à souhait, la longue table avait été recouverte d’une nappe blanche, garnie de bouquets de fleurs en plastique d’un mauvais goût remarquable et de rutilantes serviettes multicolores savamment entortillées. Le maire commença son discours. 

Ce fut d’abord – pendant le discours, preuve s’il en est que personne n’écoutait – l’éditeur zurichois qui explosa, et s’offusqua violemment du comportement inadmissible de Merz. Puis ce fut le tour d’Urs Raussmuller. L’épouse de l’éditeur, Marie-Louise, loucha du côté de l’écrivain, l’enjoignant à s’exprimer, puisque finalement tout cela était de sa faute. L’écrivain se tut.

Merz était au comble du bonheur. Pour preuve, il passa, pour la première fois depuis qu’il avait mis le pied dans cet épouvantable pays, une bonne nuit.

 Ils repartirent, mais pas dans le même minibus. Certains louèrent une voiture, d’autres prirent le train pour rejoindre Budapest. Merz et son épouse voyagèrent en compagnie de l’écrivain dans le minibus.

 L’écrivain était à bout de forces. Il ne comprenait rien. Il accompagna les Merz jusqu’à l’aéroport, et s’apprêtait à choisir les mots pour prendre congé lorsque Mario Merz lui dit, avec une amabilité et une gentillesse déconcertantes, qu’ils avaient encore du temps avant le décollage, et qu’ils pourraient peut-être aller boire un café quelque part.

Boire un café ? L’écrivain se mit à trembler.

 Le café était infect, personne ne fit la moindre remarque à ce sujet, et Merz demanda à sa femme de lui passer sa sacoche, qu’il se mit à vider. En l’espace d’une minute la table fut couverte d’une masse de carnets de notes et de croquis.

Il les étala en expliquant à quoi il pensait.

Cette masse de carnets de notes et de croquis contenait des centaines d’esquisses d’igloos.

Merz se lança avec enthousiasme dans des explications. Au début, il s’en tint rigoureusement à l’allemand, avec ici et là quelques mots en anglais, puis glissa, dans son enthousiasme et sans même s’en apercevoir, vers l’italien, et parla, parla en désignant les croquis : ici peut-être, et comme ça, vous vous en souvenez, ça pourrait également se faire ici, et comme ça, qu’en pensez-vous, vous qui avez le mieux connu ce Korim. 

– Vous pensez que ça conviendrait ?

Cela dura plus de trente minutes.

– Vous n’allez pas rater l’avion ?

 – Non, non, dit Merz en regardant sa femme, qui, les yeux fixés sur une pendule murale, acquiesça d’un signe de tête.

 Merz sourit et lança un regard interrogateur à l’écrivain. Celui-ci, gêné, se tourna vers Marisa Merz, en quête d’explication, mais Marisa se contenta de sourire, très calmement, et cilla de ses yeux de biche, lentement, si lentement qu’une longue, une très longue et très douce phrase aurait pu tenir dedans.

Oui, mais quelle était cette phrase ? se demanda nerveusement l’écrivain. Il regarda les esquisses, en saisit une, l’observa, après quoi il se mit à les examiner les unes après les autres ; toute trace de nervosité avait disparu, il regarda Merz avec admiration, Merz qui rayonnait de fierté et de joie, comme un enfant : fierté de voir combien ces esquisses plaisaient à l’écrivain. Car, de toute évidence, l’écrivain, lui aussi, rayonnait : il venait de comprendre le sens de l’œuvre de Merz, de ses igloos, de l’univers de Merz, il rayonnait de bonheur, le bonheur de savoir que ces igloos existaient, d’avoir devant lui une centaine d’esquisses d’igloos, de savoir que Merz existait.

 L’avion décolla et les Merz disparurent dans le ciel. 

Le 9 novembre 2003, soit plus de trois ans plus tard, l’écrivain fut réveillé à six heures du matin par la sonnerie du téléphone. Christel était à l’appareil.

– László, excuse-moi, je sais qu’il est très tôt. Je suis vraiment désolée de t’avoir réveillé, mais j’ai quelque chose à te dire. Nous n’avons pas pu nous rendormir. On vient de nous appeler de Turin. Et nous sommes certains que cette nouvelle te concerne autant que nous, ici, à Schaffhausen. Mario est mort cette nuit.

Le maire de Gyula a, depuis, perdu les élections. Mais le dossier est resté ouvert. Chaque nouveau maire attend, et se demande quand reviendra cet illustre artiste pour construire quelque part dans sa petite ville un igloo en hommage à György Korim, l’enfant du pays, un homme dont ils n’avaient jamais entendu parler mais qui, compte tenu de l’intérêt porté à son égard par tant de célébrités, devait sans nul doute être quelqu’un d’important, surtout aux yeux de ces maires, pour qui le sort de la ville est si cher.

 

– László Krasznahorkai

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La fin se trouve réellement à Schaffhausen

Plaque réalisée par Imre Bukta, Hallen für Neue Kunst Schaffhausen.
Avec le soutien de la Raussmüller Collection.

Inauguration de la plaque commémorative devant les Hallen für Neue Kunst Schaffhausen.
Avec le soutien de la Raussmüller Collection.

Il s’appelait György Korim, et il lui avait expliqué qu’il était arrivé au terminus d’une très longue route, et qu’il avait du mal à exprimer sa joie de pouvoir, en cette nuit si décisive pour lui, se confier en hongrois à un Hongrois, et puis il avait raconté qu’il était archiviste dans une petite ville de Hongrie, et qu’une mission qui dépassait largement sa personne l’avait conduit à New York, d’où il venait, après une horrible course poursuite, d’arriver, car sa destination était Schaffhausen, le Hallen für die Neue Kunst, plus précisément l’œuvre mondialement célèbre de Mario Merz, qui devait se trouver quelque part ici, et l’homme avait désigné le bâtiment, effectivement, avait-il répondu, ils possédaient bien deux œuvres de Merz au premier étage, et il avait alors remarqué que l’homme tremblait des pieds à la tête…

Chapitre 8, paragraphe 8.

László Krasznahorkai, le gardien et Imre Bukta, Hallen für Neue Kunst Schaffhausen.
Avec le soutien de la Raussmüller Collection.

Il s’était contenté de demander s’il pouvait au moins voir l’œuvre de Monsieur Merz, une demande qu’il avait dû rejeter, il fallait patienter jusqu’au matin, lui avait-il expliqué, mais l’homme avait alors rétorqué qu’il n’y aurait pas de matin, et il lui avait pris la main, l’avait regardé dans les yeux, dans ce cas, Monsieur Kalotaszegi, lui avait-il dit, il aurait deux simples requêtes à formuler : quand il verrait Monsieur le directeur, pourrait-il lui demander de contacter un jour Monsieur Merz, et lui dire, faire savoir à Monsieur Merz combien sa sculpture l’avait aidé, car alors qu’il ne savait où aller, il avait enfin trouvé une destination, et il tenait à remercier Monsieur Merz, du fond du cœur, et lui dire que György Korim, citoyen hongrois, penserait toujours à lui comme ce cher Monsieur Merz, voilà, Monsieur le directeur, quelle était sa première requête, la deuxième, et celle qui en fait justifiait sa présence ici dans ce bureau, fit le gardien en se désignant, était que soit apposée une plaque quelque part sur l’un des « murs du Musée de Monsieur Merz », et il lui avait remis une grosse somme d’argent, raconta le gardien, pour financer la fabrication et la pose de cette plaque sur laquelle serait gravée une seule phrase, une phrase expliquant ce qui lui était arrivé, et il avait noté la phrase sur un morceau de papier, et le lui avait glissé dans la main en lui disant qu’ainsi il pourrait demeurer, du moins en esprit, à proximité de Monsieur Merz, lui et les autres, aussi près que possible…

Chapitre 8, paragraphe 8.

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Chiaro-Oscuro

Igloo Chiaro-Oscuro, Mario Merz.Igloo Chiaro-Oscuro, Mario Merz.
Avec le soutien de la Raussmüller Collection – Hallen für Neue Kunst Shaffhausen

« Il se coucha dans le lit aménagé pour lui derrière les fauteuils, se glissa sous les couvertures, mais resta éveillé, et dès qu’il entendit l’homme ronfler dans la chambre, il se leva, se rendit dans la salle de bains pour voir si ses vêtements, étendus sur les radiateurs, étaient secs, puis alla examiner les photographies sur le mur ; il était obligé de se pencher et de mettre quasiment le nez dessus pour apercevoir quelque chose dans l’obscurité, mais il les passa toutes en revue, les unes après les autres, les observant avec attention, et il fit ainsi, durant la nuit, le tour de toutes les pièces, passant de la salle de bains à la chambre, de la chambre au salon, en retournant régulièrement dans la salle de bains pour contrôler le séchage de ses vêtements, qu’il palpait et rajustait sur le radiateur, avant de retourner aussitôt aux photographies, il contemplait cette étrange coupole aérienne, avec ses arcs, faits de simples tuyaux métalliques, qui dessinaient un vaste hémisphère dans l’espace, observait les grands panneaux de verre – allant de cinquante centimètres à un mètre de longueur – qui recouvraient la structure, examinait les pièces de fixation des jointures, essayait de déchiffrer un texte écrit avec des tubes de néon, et plus il se tenait près des photos, plus il écarquillait les yeux, et plus il semblait concentré sur un détail, et puis le jour se leva, peu à peu, et lui permit de mieux distinguer les contours, et Korim vit alors dans un espace entièrement vide entouré de murs blancs une structure qui semblait infiniment légère, et délicate, peut-être s’agissait-il d’une habitation, dit-il en s’éloignant d’une photo avant de passer à la suivante, une construction primitive, lui expliqua l’homme un peu plus tard, une cabane préhistorique, la réplique d’un igloo, du moins son armature, faite de tubes en aluminium et de panneaux de verre de tailles irrégulières, et cela se trouve où ? demanda Korim, à Schaffhausen, répondit l’homme, et où se trouve Schaffhausen ? en Suisse, près de Zurich, là où le Rhin rejoint les montagnes du Jura, et c’est loin ? demanda Korim, ce Shaffhausen, c’est loin ? »

Chapitre 7, paragraphe 14.

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Un projet littéraire hors norme

« Le 22 novembre 1992, entre une heure et quart et une heure trente du matin, je marchais sur l’avenue principale de Berlin Ouest, le Kurfürstendamm, en direction d’un appartement de la Pfalzburger Straße. Je regardais la dense circulation qui encombrait la route, observais la solitude qui régnait derrière les vitrines en verre des magasins de luxe, contemplais le regard distrait des passants qui marchaient dans ma direction, et c’est là que, soudain, j’ai été assailli par la peur.

C’était l’un de ces moments dont on a coutume de dire qu’ils n’ont duré qu’une seconde, mais cette fois-là c’était pourtant la vérité : une frayeur d’un instant, pas plus, arrivée et repartie sans la moindre explication, ne laissant rien derrière elle hormis une ombre, et au creux de cette ombre enveloppée dans la lueur nocturne du Kurfürstendamm, une vision inattendue, violente, bouleversante : celle de quelques passants engagés dans une fuite en avant, dans un abattement intemporel, tout en faisant l’inventaire de ce dont il leur faudrait se séparer.

Le livre dont j’ai commencé l’écriture en 1992 repose sur cette même vision, et tandis que j’y travaillais, le sentiment que le nombre de ceux qui comprendraient la portée d’une telle vision irait en s’amenuisant m’a poussé, dès 1996, à entrer en contact avec eux. J’écrivais des messages depuis deux ans et les fis publier dans divers magazines littéraires, segmentés en phrases isolées. En 1998, j’envoyai une sorte de dernier message sous la forme d’une lettre intitulée Megjött Ézsaiás/La Venue d’Isaïe, dans laquelle le futur héros décrivait les racines, l’origine et l’esprit du roman dont la publication était annoncée pour l’année suivante.

Le roman lui-même fut finalement publié en 1999, mais plutôt que de l’achever à la dernière page, j’ai choisi d’en situer le dénouement dans la réalité. Pour être exact, le livre n’aurait pu supporter d’être la fin de quoi que ce soit ; la véritable fin, ai-je donc décidé, devrait dès lors pénétrer la réalité et y être enfin accomplie. Et elle le fut, de la manière suivante : dans le dernier chapitre, le héros demande à ce que l’essence de sa vie soit résumée en une phrase et gravée sur une plaque commémorative, puis placée sur le mur d’un musée suisse à proximité d’une statue de Mario Merz. C’est là, selon les dernières volontés du héros, que le roman s’achève. Et c’est là que commence la réalité, puisque les personnages, issus du roman, – Marie, la femme du train, et son mari ; un directeur de musée et son épouse ; et M. Kalotaszegi, le gardien de salle – décident que cette dernière volonté du héros, si elle ne peut être accomplie dans le strict carcan de la fiction, doit au moins l’être dans le tissu, plus malléable, de la réalité. Ils font donc faire cette plaque commémorative, invitent Imre Bukta, un artiste hongrois, à s’acquitter de la tâche et lui demandent de graver cette dernière phrase sur la plaque, qu’ils fixent ensuite sur le mur du musée en question, et, réunis en cet endroit le 27 juin 1999 à 11 heures du matin, la dévoilent enfin. La réalité de la cérémonie, la plaque fixée sur le mur du musée pour l’éternité, le héros et la dernière phrase du roman inscrite sur la plaque : Háború és háború/Guerre et Guerre se termine ici, et se joue, à partir de là, sur d’autres médiums, permettant ainsi de tenir la promesse faite à ses lecteurs solitaires, fatigués, sensibles, et de poursuivre le dialogue. Du moins l’auteur en nourrit-il l’espoir. »

László Krasznahorkai

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